| Philippe's profileDomaine de PhilippePhotosBlog | Help |
|
|
Domaine de PhilippePhilippouPerso January 24 Carnets de route dans l'Empire rouge !
A chacun sa Chine (Papier écrit pour le blog de l'Ecole supérieure de Journalisme de Lille: sept. 2008)
La réalité d’un pays ne correspond jamais à l’idée qu’on s’en est faite avant d’y mettre les pieds. Quand j’ai quitté la France pour la Chine à l’automne 2000, je pensais qu’il y avait des rizières autour de la capitale et que les Chinois n’avaient qu’un seul enfant, l’enfant unique… Sur place j’ai vite déchanté : le climat de Pékin est tellement sec que les faibles gouttes qui tombent chaque année ne sauraient alimenter les rizières. Quant aux gamins, j’ai rencontré dans les campagnes des familles entières qui vivaient avec quatre ou cinq enfants dont une bonne partie était clandestins. J’ai donc dû revoir ma copie. Mais ma rédaction elle, pense toujours qu’il y a des rizières autour de Pékin …. Et que les familles chinoises n’ont qu’un seul enfant. Difficile de sortir des clichés habituels concernant l’empire rouge. J’ai sillonné la Chine pendant six années et constaté combien notre regard sur le pays était biaisé. L’information circule plus facilement aujourd’hui et les choses se sont améliorées, mais dans les rédactions parisiennes on apprécie toujours qu’un correspondant en Chine vous serve les mêmes clichés comme l’image du « pékin » en costume mao circulant à bicyclette. Heureusement il en existe encore et il est de bon ton d’en glisser quelques portraits dans les reportages. De même, la Chine compte plus d’un milliard deux cent millions d’habitants : la foule quoi ! A l’image, il faut donc que ça grouille. Montrez une rue à peu près déserte dans un reportage et on vous dira que vous n’étiez pas en Chine ! Mais on oublie facilement chez nous que la côte orientale du pays est surpeuplée alors que les territoires de l’ouest sont déserts. La censure existe en Chine, mais les premières victimes en sont les Chinois eux-mêmes. Un journaliste occidental peut facilement la contourner, mais on hésite à le dire. Montrer que nous passons notre temps à déjouer les menaces et les pièges de la police secrète chinoise fait de nous des héros et il ne faut pas ternir cette image. En revanche, la censure est plus dangereuse pour les Chinois. Ils peuvent risquer gros s’ils nous conduisent auprès d’un dissident ou d’un militant de la secte « maudite » des Falung gong. Il ne faut pas l’oublier.
De retour en France après six années dans l’Empire rouge, je peux voir que ma rédaction réagit toujours aux mêmes thèmes : les milliardaires, l’usine du monde, le « made in china », le barrage des Trois Gorges et le gigantisme des réalisations. Le miracle chinois a la vie dure. Nous tombons finalement dans le piège tendu par la Chine qui veut donner au monde le visage d’un pays digne de jouer dans la cour des grands et en mettre plein la vue à la planète entière. L’envers du décor n’est pas forcément reluisant. Mais la chine impressionne ; la Chine reste à la mode.
Les rédactions parisiennes aiment en dresser un portrait à coups de serpe. Elles pensent par exemple que le vieux Pékin a été rasé pour les jeux olympiques. Jugement hâtif. Seule la moitié des « hutongs » a subi l’assaut des bulldozers et il reste encore quelques ruelles à parcourir pour alimenter la nostalgie des étrangers. Pas la nostalgie des Chinois. Contrairement à ce qu’on veut faire dire aux correspondants, les Chinois ne regrettent guère ces maisons basses, glacées l’hiver et torrides l’été, insalubres la plupart du temps, sans commodités et qui les obligeaient à vider leur seau chaque matin dans les toilettes publiques.
Les rédactions parisiennes pensent aussi que les Chinois ont gardé la nostalgie des événements de Tienanmen, qui auraient constitué pour eux une fenêtre d’aération et un espoir déçu de liberté. Il n’en est rien. Les Chinois ignorent tout de ce qui s’est passé le 4 juin 1989. Le pouvoir s’arrange d’ailleurs pour qu’ils l’oublient vite : rien dans les livres d’histoire, aucun débat à la télé bien sûr, aucun article dans la presse, aucun accès Internet: juste une chape de plomb le jour anniversaire, qui s’abat sur la place historique. La page reste désespérément blanche.
Tout événement en Asie doit tourner autour des français en général et des touristes en particulier… Y a-t-il une épidémie de Sras qui tue 700 chinois ? Ma rédaction veut surtout savoir si les français sont touchés et s’il reste encore des touristes qui osent parcourir la cité interdite…. Le Xinjiang ? y a-t-il des Français qui travaillent là-bas ? Le tsunami ? Combien de français tués ? Les touristes reviennent-ils ou ont-ils toujours peur : maudite démarche intellectuelle qui consiste à n’expliquer les problèmes d’un pays qu’à travers le comportement des touristes et de préférence Français…
Dans les cerveaux qui alimentent les rédactions parisiennes, un correspondant à Pékin doit pouvoir gagner dans les deux heures n’importe quel événement qui se déroule en Asie. C’est oublier que la Chine représente 17 fois la superficie de la France. Il faut six heures d’avion pour traverser l’Empire rouge d’est en ouest et neuf heures pour se rendre dans l’île de Aceh en Indonésie… et que même avec l’avion, l’Himalaya reste une barrière naturelle qu’il faut contourner.
Le Tibet était ma passion et il le reste. J’ai pu m’y rendre cinq fois. J’ai toujours été frappé de voir à quel point les associations de défense du Tibet en occident étaient mobilisées pour la cause d’un Tibet libre et contre « l’occupation chinoise » : attitude sincère et sympathique, présente aussi dans les rédactions parisiennes. Mais qui peut penser aujourd’hui que la Chine va accorder son indépendance au Tibet ? Aux yeux de Pékin, ce serait un feu vert donné à l’éclatement de l’Empire. Quand on sait que les Chinois estiment que le Tibet appartient à la Chine depuis le 14è siècle, le chemin sera long vers l’indépendance…
La question du Tibet reste la honte de l’occident qui n’a pas bougé quand les soldats de Mao en 1950 ont envahi ce pays, grand comme quatre fois la France. On se bat pour le Tibet, mais on oublie la province musulmane du Xinjiang ou celle de Mongolie intérieure, sinisée à plus de 60%. Le Dalaï Lama, (mon respect soit sur lui) est un personnage jovial qui respire sans doute le bonheur de vivre, mais qui demeure inattaquable. Il se situe au-delà du bien et du mal…. J’ai voulu ardemment couvrir sa visite en France à l’été 2008. Je ne l’avais jamais vu. Il est vrai que je ne risquais pas de le rencontrer dans les rues de Pékin ou de Lhassa… Au Tibet, il est interdit de brandir un drapeau tibétain ou de conserver sur soi le portrait du Dalaï Lama, sous peine d’écoper d’une lourde peine de prison. Mais à Paris, quel régal ! Des drapeaux au soleil d’or et des portraits de sa sainteté partout durant la période des JO. Pourtant, quand le Dalaï Lama a lancé son cycle de conférences au Zenith de Nantes, en plein cœur des Olympiades, plus de 300 manifestants l’attendaient à l’entrée, aux cris de « Dalaï Lama menteur ! » Des bouddhistes français, mais aussi Tibétains, étaient venus crier leur colère face à l’interdiction lancée par ses soins, de vénérer la déesse Dorje Shungden. J’ai jugé utile d’accorder 20 secondes à l’événement dans mon reportage. Mais ma rédaction a censuré ces vingt secondes qui ternissaient sans doute l’image de « l’océan de sagesse ». « C’est une querelle de théologiens » me lance le rédacteur en chef du moment…Sans doute. Mais elle est bien réelle et surtout les Chinois se servent de ce mouvement de contestation pour déstabiliser le Dalaï Lama.
On pourrait multiplier les exemples. En occident, nous voulons toujours que la situation d’un pays corresponde à tel ou tel critère, telle ou telle valeur, tel ou tel schéma. La Chine et l’Asie ne font pas exception à cette règle.
Philippe Rochot Correspondant de France2 en Asie de 2000 à 2006, basé à Pékin. November 18 Berlin 89Ma nuit la plus longue:la chute du mur de Berlin...
(extrait du livre "Grands reporters, carnets intimes")
Philippe Rochot
Il est 18h30 et je suis en retard pour cette conférence de presse. Voilà une semaine que le Comité Central du Parti Communiste de RDA est réuni à Berlin-est et nous attendons les résultats. En réalité, tout se passe ailleurs que sur cette tribune ennuyeuse où des délégués dressent le bilan de l’action du Parti.Car la rue bouge. Une manifestation imposante a paralysé Alexanderplatz il y a quelques jours. Ils étaient bien 500.000 à demander la liberté d’opinion, la liberté de la presse et la liberté de réunion. J’ai pu reconnaître des intellectuels, mais aussi des ouvriers ou même des familles, venues sans crainte avec leurs enfants en poussette. Du jamais vu à Berlin-est. La police anti-émeutes est intervenue en fin de parcours à coups de gaz lacrymogènes, mais elle n’a pas tiré dans la foule.J’ai quand même pensé à Budapest en 56. Je revois encore les images noir et blanc des actualités cinématographiques de l’époque. Sauf qu’à Budapest, l’armée soviétique a tiré, faisant plus de 2000 morts. En 1989, il y a en Allemagne de l’est 350.000 soldats soviétiques avec armes et blindés. Mais apparemment, ils ne bougeront pas. Gorbatchev est venu en octobre pour les cérémonies du 40ème anniversaire de la RDA. Il a plaidé clairement pour la libéralisation du régime, mettant Erich Honecker en difficulté, à tel point que le secrétaire du Parti a dû démissionner.La conférence de presse va se terminer. Une bonne centaine de journalistes sont là, enfoncés dans leurs fauteuils comme au cinéma, mais le spectacle est plutôt pauvre. Le porte-parole du Parti communiste est-allemand, Günter Schabowski, avec son crâne dégarni et ses petites lunettes, égrène les conclusions du Congrès, comme s’il récitait des horaires de chemin de fer. En fin de parcours et dans une phrase compliquée, il annonce que de nouvelles dispositions sont prises pour les citoyens de RDA voulant se rendre en Allemagne fédérale, autrement dit à l’ouest. Tout citoyen peut passer le rideau de fer après avoir obtenu un visa dans un commissariat de police. Je sens que les choses bougent, mais j’ai du mal à juger de l’importance de cette mesure, son impact et ses conséquences. Un journaliste du « Spiegel » se lève et dit : « mais alors ! C’est la fin du mur de Berlin ! » Schabovski se contente de déclarer que la mesure est applicable immédiatement ; il ramasse ses feuilles et se retire. La séance est levée.Ce matin du 9 novembre, nous avions commencé à filmer très tôt à l’hôpital central de Berlin-est. Une situation alarmante : une bonne partie du personnel médical s’est déjà enfui à l’ouest en passant par la Hongrie ou la Tchécoslovaquie, sans attendre l’éventuelle chute du mur de Berlin. Il suffit de déclarer qu’on va passer ses vacances dans l’un de ces deux pays qui viennent d’ouvrir leurs frontières avec l’Allemagne ou l’Autriche, et le tour est joué. 60.000 citoyens est-allemands ont déjà profité de cette combine depuis le printemps. A Berlin-est, il n’y a donc presque plus de chirurgiens dans les hôpitaux et les infirmières commencent à faire défaut. Celles qui restent nous déclarent qu’elles ne veulent pas quitter le navire et abandonner les malades, mais qu’elles sont d’accord avec les motivations des fugitifs.Je sors désorienté de la conférence de presse de Schabovski. J’ai l’impression que nous allons vivre un moment historique sans vraiment pouvoir le définir. Notre premier réflexe est de foncer à la porte de Brandebourg, symbole de Berlin, qui marque le partage de l’ancienne capitale du Reich, mais il n’y a personne. Les gardes frontières sont à leurs postes, les projecteurs éclairent l’édifice, mais tout est calme. J’ai convenu avec ma rédaction de faire un direct par téléphone, mais je n’ai pas grand-chose à décrire. A vingt heures, il ne se passe rien. Les gens ne sont pas encore prévenus. Notre reportage sur les médecins qui fuient à l’est, fait l’ouverture du Journal télévisé en France, car il donne bien le ton de cette soirée qui s’annonce historique. Christine Ockrent présente le journal et me demande d’expliquer les décisions prises par le Comité central du Parti. Je reste prudent. L’historien Alfred Grosser intervient lui aussi en direct du plateau du journal ; il lance l’idée que la fin du mur de Berlin est proche et il aura raison.A 20h 30, nous décidons de parcourir les stations de métro de Berlin-est pour voir ce que font et ce que savent les gens. Avant la construction du mur en 1961, le métro était le moyen de transport le plus utilisé pour passer à l’ouest puisqu’il traversait tous les secteurs de la ville. Plus de trois millions d’allemands de l’est ont pu fuir la zone tenue par les soviétiques, en partie grâce au métro. Mais en même temps que la « Police du Peuple » de RDA édifiait le mur, elle fermait aussi les stations desservant l’ouest. Le métro ne s’y arrête plus depuis bientôt 30 ans.La plupart des gens rentrent du travail et ne savent rien. C’est moi qui leur apprends qu’ils peuvent aller librement à Berlin-ouest, mais ils ne me croient pas. Nous retournons à notre hôtel de Berlin-est, situé sur une avenue plongée dans le brouillard à six voies de circulation. Nous montons rapidement ce premier reportage sur les prémisses de la chute du mur pour le journal du soir. Mais la télévision de RDA n’accepte pas de diffuser notre sujet vers la France. Après coup, je saurai que les techniciens ont déserté les locaux et se préparent à passer à l’ouest. Je dois donc l’envoyer depuis la télévision de Berlin-ouest et il faut faire vite.« Check point Charlie » est le seul point de passage autorisé pour les étrangers. Il y a là une trentaine de personnes qui parlent fort et agitent une feuille jaune : les fameux « visas ». Ces gens veulent passer, mais les garde-frontières ne sont pas au courant des mesures à appliquer. C’est la première fois que je vois une telle ambiance dans un poste de contrôle du mur de Berlin ; d’habitude c’est un silence de mort qui règne. Tout le monde craint la sévérité de cette Police des frontières de RDA.Je passe sans problème avec ma cassette sous le bras, mais j’ai l’impression de commencer un vrai parcours du combattant. Je dois traverser Berlin sur trois km environ. Il me faut dix minutes pour trouver un taxi, mais au bout d’1/4 d’heure nous n’avons guère progressé. Les curieux venus de l’ouest commencent d’arriver vers la zone du mur afin de voir leurs frères de l’est qui s’apprêtent à passer et je suis coincé dans les embouteillages. Je termine donc à pied et au pas de course la remontée du boulevard Kaizerdamm pour gagner la SFB, la télévision centrale de Berlin-ouest. La Première chaîne allemande est déjà en train d’envoyer les premières images du passage du mur qui seront diffusées dans le monde entier. Je m’accroche derrière leurs faisceaux et envoie mon reportage qui sera diffusé vingt minutes plus tard en France. Il ne contient rien d’extraordinaire mais ce sont quand même les premiers témoignages.A présent, je dois retrouver mon équipe. Je possède un téléphone portable mais ils n’en ont pas. En 1989 c’était un luxe. Ces appareils coûtaient très cher ; ils étaient énormes et ressemblaient à des talkies-walkies de chantier. A Berlin-est il n’y avait pas de réseau, mais quand on était à moins de 500 mètres du mur de Berlin, on se trouvait intégré au réseau de l’ouest et il était possible de téléphoner.Il est 23 heures et les premières voitures venues de l’est, les fameuses « Traban », les voitures du peuple, faites de plastique et de carton pâte, ont fait leur entrée à Berlin-ouest. Je reviens au pas de course vers la zone du mur ; les rues sont noires de monde. Les « Trabans » qui passent les points de contrôle sont arrosées au Champagne par des groupes de jeunes particulièrement excités qui grimpent sur le mur à la porte de Brandebourg. La police est-allemande regarde faire sans intervenir. Il y a quelques heures une telle scène était impensable.Car le mur imposait la discipline et le respect. Il vous renvoyait au visage les aspects les plus durs de la guerre froide. Pour les dirigeants est-allemands, le mur de Berlin n’était pas une frontière mais un « rempart de protection antifasciste » destiné à protéger la RDA contre «l’ émigration, l'espionnage, le sabotage, la contrebande et l'agression en provenance de l'Ouest ». L’objectif était en réalité d’empêcher les citoyens allemands de la zone occupée par les soviétiques, de passer dans le camp de la liberté, dans les secteurs tenus par les forces françaises, britanniques ou américaines.Malgré ses 3, 60 mètres de hauteur, ses 160 km de long et ses 300 miradors, plus de 5000 fugitifs ont réussi à passer à l’ouest en inventant toutes sortes d’astuces qui vont du tunnel creusé à la petite cuillère, jusqu’au passager caché sous le châssis d’une voiture. Une semaine avant ce 9 novembre 1989, un homme a encore tenté de fuir à l’ouest, accroché par les deux mains à un ballon artisanal. Malheureusement, les courants ascendants l’ont fait monter à près de 3000 mètres. Il a lâché prise au dessus de Berlin ouest et s’est écrasé sur le sol de la liberté.Mais ce drame n’est déjà plus qu’un souvenir. Je vois des « skin heads » éméchés briser des bouteilles contre le mur, crier, chanter, insulter les garde-frontières est-allemands sans qu’ils ne répondent. Je recherche désespérément mon équipe. Il est déjà minuit. Bien sûr ils ne sont pas à l’hôtel mais ils m’ont laissé un mot : « BornholmerStrasse ». C’est là que le mur a craqué. Il me faudra une heure pour les retrouver dans cette foule.J’ai du mal à analyser pareil bouleversement. Il y a quelques mois encore, dans le brouillard froid et humide de cet hiver 89, nous filmions les premières manifestations pour la liberté déclenchées dans la ville de Leipzig. Au début ils n’étaient guère qu’une centaine. La police n’intervenait pas car le mouvement était très discipliné. Mais chaque semaine les manifestants devenaient de plus en plus nombreux, jusqu’à atteindre près de 10.000 personnes marchant sans violences avec leurs bougies allumées en scandant : « Wir sind das folk : nous sommes le peuple ».A présent, un flot continu d’allemands de l’est passe de l’autre côté du mur, comme si la capitale de la RDA était en train de se vider. Débordé, l’officier de police qui tient le poste de contrôle a pris sur lui de lever la barrière et de ne plus contrôler l’identité des gens qui se pressaient devant sa guérite. Nous filmons presque sans interruption, tant le moment est saisissant. Nous voyons des familles avec des enfants à moitié endormis qui passent à l’ouest pour quelques heures seulement afin de pouvoir dire : « nous y étions ! » Un père de famille me montre le bébé d’un mois qu’il porte dans ses bras et me lance : « regardez ! c’est le plus jeune citoyen est-allemand qui va franchir le mur ! ». Un ramoneur m’annonce fièrement qu’il va passer la nuit à l’ouest, mais qu’il reviendra à l’aube car il a du travail. De jeunes allemands de l’est, ivres d’alcool et de joie se tiennent par l’épaule en passant la barrière, désormais levée en permanence. De l’autre côté, un petit groupe se défoule en cassant le mur à coups de marteau et en utilisant un pylône comme bélier. La police des frontières est dépassée et ne réagit pas.Je me souviens de ma rencontre avec les premiers fugitifs est-allemands qui arrivaient à l’ouest au printemps. Ils avaient facilement trouvé la combine en passant par la Hongrie. L’Ambassade d’Allemagne fédérale à Budapest a pu accueillir ainsi 2000 prétendants à l’exil sur les pelouses de la chancellerie. Au bout d’une semaine ils obtenaient leur passeport pour gagner l’ouest, l’Autriche, puis l’Allemagne fédérale. Nous les attendions à la frontière. Je les revois arriver à bord dans leurs voitures fumantes et bringuebalantes. Les Autrichiens se moquaient d’eux et au bout de quelques semaines, commençaient à se plaindre que les gaz d’échappement des « Traban » polluaient l’atmosphère et menaçaient l’environnement en Autriche…Un jour, nous avons attendu pendant cinq heures à Passau, un train venant de Hongrie avec à bord un millier d’Allemands de l’Est qui fuyaient leur pays par la route des vacances…Les gens étaient si émus d’arriver au bout du voyage qu’ils en pleuraient et comme l’émotion est communicative, je n’arrivais pas à poser mes questions tant j’avais la gorge serrée.A mesure que l’on s’enfonce dans la nuit, les passages se font plus rares ; tout le monde est à présent à l’ouest. La plupart des grands magasins sont restés ouverts. Les gens sont fascinés par la richesse apparente : les montres, les bijoux, la nourriture raffinée, les illuminations. Ils achètent des bananes et des oranges, car pour eux ces fruits baptisés « fruits du sud » représentent un luxe qu’ils ne pouvaient guère s’offrir. Ils dépensent la plupart de leurs économies en deutsche Marks, un gros sacrifice pour eux, mais ça n’est pas tous les jours que tombe le mur de Berlin.Quand je vois la volonté de ces allemands de l’est de se libérer du carcan du régime, je me dis qu’il était capital pour les dirigeants est-allemands de briser le mur. Le principe était au fond : ouvrir les frontières pour empêcher les gens de partir. Car celui qui sait qu’il pourra revenir, ne songera pas à quitter son pays. Il s’offrira juste une visite à l’ouest pour un soir ou quelques jours, mais retournera chez lui.Il est six heures du matin, je termine le montage du reportage de cette nuit historique. Je m’effondre pour une heure de sommeil dans ma sinistre chambre d’hôtel de Berlin-est. Tout à l’heure nous retournerons au mur. Une page d’histoire se tourne et je veux être là.Philippe Rochot : janvier 2007
August 06 Le grand Jeu de la Chine avant les JO
Par Philippe Rochot
Le monde a les yeux tournés vers la Chine à l’approche des Jeux olympiques de l’été 2008 et le pouvoir chinois le sait. Toutes les initiatives du gouvernement sont prises dans la perspective de cet événement de portée internationale où la Chine sera jugée. Il s’agit pour Pékin de faire bonne figure, pas seulement dans les compétitions sportives mais aussi à travers l’image qui sortira du pays. Les chinois ne peuvent pas manquer cet examen de passage. Le pouvoir devra donc masquer ou maquiller les problèmes de l’empire, le fossé entre les riches et les pauvres, la pollution des cités industrielles, la lutte pour la liberté d’expression, tout en donnant le sentiment qu’il ouvre le pays et que chacun peut venir voir les progrès accomplis. Le monde regarde la Chine olympique avec une certaine bienveillance voir même une admiration confuse pour cette nation qui se développe avec une croissance à deux chiffres et s’est lancé dans de vastes projets : le barrage le plus grand du monde sur le fleuve Yangzi, le détournement des eaux du sud vers le nord, le lancement de deux hommes dans l’espace, des découvertes données comme capitales sur le Sida ou le paludisme. Dans tous les cas il s’agit de montrer que la Chine peut faire aussi bien que les autres grandes puissances, défier la planète et trouver ou retrouver son prestige international.. Avec les JO, le moment est bien choisi pour annoncer de telles performances. La Chine commence d’abord à bander ses muscles à l’approche de l’été 2008 en affichant sa volonté de ne pas laisser « l’île rebelle de Taiwan » affirmer plus avant ses velléités d’indépendance. L’expérience de destruction d’un vieux satellite météo à 800km du globe en janvier dernier, à l’aide d’un missile balistique, fait partie de ces mesures d’intimidation que le régime met en place pour montrer que son armée serait capable de participer à une « guerre des étoiles » si les Etats-Unis choisissaient de soutenir les « séparatistes » taïwanais en cas de conflit. Officiellement, la Chine dément toute volonté de se lancer dans la course aux armements dans, l’espace mais cet essai est un élément supplémentaire pour se faire entendre.
Pékin entend bien profiter de la reconnaissance internationale que lui vaut l’organisation des JO pour afficher sa fermeté face aux velléités d’indépendance qui continuent de planer de l’autre côté du détroit de Formose. Elle souffle le chaud et le froid. Les industriels taiwanais sont invités à investir en masse sur le continent ; des liens commerciaux directs se mettent en place : liaisons aériennes et maritimes, échanges de touristes, recherche pétrolière commune dans les eaux du détroit. L’intégration économique se développe chaque jour, elle s’accélère même avec la perspective des Jeux. D’un côté Pékin affirme que si Taiwan accepte le principe d’une seule Chine, elle pourra garder son armée, sa monnaie, son système douanier et fiscal. Mais de l’autre, le régime communiste aligne plus de 800 missiles en direction de l’île rebelle. Chaque année, le gouvernement chinois annonce qu’il augmente de 12 à 15% le budget de sa défense. Chiffre difficile à vérifier mais le message est bien réel.
Les Jeux sont une occasion rêvée pour faire passer un certain nombre de messages au peuple chinois et au monde. Le regain de croyances ne sera pas réprimé dès l’instant où il ne touche pas le domaine politique. Ce principe a permis d’arrêter en une année 17 évêques et 20 prêtres, soupçonnés de collaborer avec « l’église du silence » qui entretient des relations avec le Vatican, alors qu’elles ont été rompues depuis 1951. Le Parti garde le même cap : pouvoir décider des nominations dans tous les domaines de la vie spirituelle. Mais d’un autre côté, le dialogue et le rapprochement de Pékin avec le Saint-siège n’ont jamais été aussi forts.
Dans le même esprit et à l’occasion des Jeux olympiques, le régime continuera de traquer sans pitié les membres de la « secte diabolique » du Falun gong, qui représente une menace pour le Parti. Le pouvoir communiste n’a pas oublié que 10.000 sympathisants de ce « mouvement spirituel » ont encerclé le siège du gouvernement à Pékin en 1999, sans même que les dirigeants ne soient prévenus de ce qui se tramait. Depuis, la traque aux militants continue dans le pays: tortures, exécutions, placement en camps de rééducation. On dit même que les organes des Falun gongs exécutés, alimentent un vaste trafic dans lequel sont impliqués des hôpitaux militaires… Un avocat canadien des droits de l’homme, David Matas, ancien ministre, affirme que de 2000 à 2005, 40 000 transplantations ont été effectuées sur des malades en Chine, sans que la source n’ait pu être identifiée et que 2000 prisonniers Falun gongs auraient été contraints de donner leur cornée. Le mouvement Falun gong reste une force en Chine avec des soutiens un peu partout dans le monde. Il prétend compter autant d'adhérents que le Parti communiste: 70 millions. Ses sympathisants sont issus de tous les milieux: des cadres, des retraités, des petites gens, mais aussi des policiers et même des militaires. Comment dans ces conditions le pouvoir peut-il les laisser s'exprimer librement ?
A quelques mois des Jeux olympiques, la « secte maléfique » reste le principal ennemi à abattre. La grande peur du régime est qu’à l’occasion des compétitions sportives, de petits groupes de sympathisants ne brandissent quelque banderole face aux caméras. Pour cela les autorités redoutent les retransmissions en direct à la télévision et feront tout pour les limiter. L’attitude à adopter face à la presse qui cherchera le contact avec les Falun gongs est même devenue un cas d’école pour les policiers chinois. Dans leur petit guide de conversation avec les journalistes, on leur apprend à répondre ceci au reporter trop curieux : « vous êtes journaliste sportif, vous devez vous contenter de couvrir les Jeux olympiques… » Le pouvoir a pris plusieurs mesures pour mieux contrôler la presse chinoise: les télévisions locales n’auront plus le droit de diffuser des images venant de l’étranger sans autorisation et les journaux ne pourront reprendre de la même façon les textes des agences de presse étrangères. Or on compte en Chine près de 2000 titres. Une nouvelle loi interdit aussi à la presse de diffuser des informations sur les catastrophes naturelles ou les épidémies, avant qu’elles n’aient été officiellement données par le gouvernement. On peut se rassurer en constatant que l’idéologie a beaucoup moins d’emprise aujourd’hui sur les journalistes chinois et que la plupart des médias étant financièrement autonomes ils osent prendre le risque de publier des nouvelles sensibles.
Parallèlement, le pouvoir chinois fait des gestes : il s’est engagé à donner à la presse internationale l’illusion de la liberté, en laissant par exemple les quelque 5000 journalistes qui seront accrédités, travailler au Tibet sans exiger les permis de reportage habituels. Mais il est clair que les dirigeants sauront donner des consignes claires aux autorités de la région autonome pour orienter la presse vers les aspects positifs de la « libération » de cette province... Il est évident aussi que les « dissidents » seront éloignés de Pékin pour éviter le contact avec la presse internationale. Les dernières condamnations sonnent comme un avertissement. Chen Guancheng, « avocat aux pieds nus », aveugle de surcroît, qui dénonçait la campagne de stérilisation forcée a eu sa peine de 4 ans de prison ferme confirmée par un tribunal du Shandong. Ses propres avocats ont été molestés et placés en garde à vue comme suspects…
Pour calmer la colère de l’opinion internationale face aux milliers d’exécutions qui placent la Chine au premier rang des pays appliquant la peine de mort, de nouvelles règles ont été adoptées : toute condamnation à la peine capitale devra être approuvée par la Cour suprême du peuple.
Le régime prétend aussi faire régner la justice face à la corruption. Le limogeage du vice maire de Pékin, Lieu Zhihua, accusé d’entretenir une concubine aux frais de la municipalité, les cas du chef d’Etat-major de la marine soupçonné de « crime économique » ou de Chen Liangyu, secrétaire du parti communiste de Shanghai et membre du bureau politique, accusé de détournement de fonds, sont là pour montrer que le pays veut procéder à un vaste nettoyage avant l’été 2008. Le président Hu Jintao se présente ainsi comme un « monsieur propre » qui fait savoir aux dirigeants du parti que personne n’est à l’abri d’une purge, salutaire pour la Chine et pour l’image qu’elle veut donner au monde.
La lutte contre les dissidents, contre les créateurs de « blogs révolutionnaires » ou les « avocats aux pieds nus »…se poursuivra malgré les pressions internationales. La scène olympique sera une façon d’affirmer que les chinois sont maîtres chez eux. Ils pourront compter pour cela sur une police du web particulièrement sophistiquée, avec des milliers de censeurs pour tenter de filtrer et d’infiltrer les quelque 130 millions d’internautes chinois et les informations reçues ou lancées par les étrangers. En revanche, les dirigeants chinois entendent bien profiter de ce vaste rassemblement de toutes les nations dont une bonne partie sont à leurs genoux, pour demander une nouvelle fois la levée de l’embargo sur les armes décrété en 1989 après le massacre de la place Tienanmen. La France et l’Allemagne ont pris la tête d’un mouvement qui vise à lever cette interdiction qui n’aurait plus de raison d’être, mais les Etats-Unis veulent maintenir ce boycott. La Chine déclare à qui veut l’entendre, qu’elle n’a rien à faire de ces armes de l’occident qui pourraient lui être livrées ; elle est capable d’assurer sa défense avec les siennes, mais elle en fait une question de principe et d’honneur. Les pays qui ne se battent pas pour faire supprimer cette « mesure honteuse et inutile », auront à le regretter.
Il faut donc se garder de tout optimisme à la veille des Jeux de 2008, face à un pouvoir qui manie la carotte et le bâton, montrant d’un côté une certaine bonne volonté et de l’autre une fermeté sans faille. La Chine entend bien utiliser ces Jeux pour gravir les dernières marches du podium qui devraient la classer deuxième puissance mondiale dans la décennie. A ce prix là seulement le pays pourra dire qu’il a gagné la bataille des JO de Pékin.
Philippe Rochot : février 2007
January 25 A bord du premier train du toit du monde
Ph Rochot 2 juillet 2006 Voila des mois qu'on attendait le départ du train du Tibet qui devait une nouvelle fois propulser la Chine dans le peloton de tête des nations les plus en pointe en matière de technologie des transports. Cinq ans de travaux, mais jamais nous n'avons pu visiter le chantier. Les mauvaise langues disaient que les chinois ne laissent pas approcher les journalistes étrangers car ce sont des prisonniers qui participent à la construction de la voie. Toutes nos demandes pour filmer le premier train au départ de Golmud ont été refusées et encore plus pour l'arrivée à Lhassa où il faut un permis spécial pour pénétrer dans la région autonome. A 4 jours du lancement de ce train le plus haut du monde le ministère propose pourtant un voyage de presse dans le second train. 160 journalistes s'inscrivent mais il n'y a que 40 places. Nous avons la joie de voir notre nom sur la liste des élus. Pour consoler les perdants, le Ministère chinois des affaires étrangères affirme que les noms ont été tirés au sort. Certains veulent partir de Golmud pour éviter les 30 heures de train entre Pékin et cette petite ville chinoise du Qinghai. Mais finalement il faut se ranger au programme: ce sera 48 heures de train de Pékin à Lhassa. Mais le vrai voyage commence bien à Golmud. Le tapis rouge immense qui a permis à Hu Jintao et aux délégués du parti et de l'armée de ne pas mettre de poussière sur leurs chaussures vernies pour le lancement du premier train de Lhasa qu a eu lieu la veille, est toujours là. La gare a été repeinte. Seule l'apparition de deux tibétaines en costume sur le quai, nous laisse penser qu'on n'est pas loin du pays des neiges. La montée vers les hauts-plateaux est poussive mais belle au lever du soleil: terre brûlée, sèche et désertique même à 3000 mètres. Nous sommes 40 journalistes dans un seul waggon en classe dite "dure" avec en plus des caisses de matériel de télévision, des caméras et des appareils de montage ou de diffusion. L'espace est étroit. On se dispute les quelques prises de courant pour alimenter les batteries des appareils. Les fenêtres sont hermétiquement fermées. Seule une petite lucarne nous permet de passer à l'extérieur une caméra d'amateur pour éviter de filmer à travers les vitres teintées.
Dehors, le paysage a changé: à 4000 mètres ce sont les "grassland", les bonnes herbes bien fournies pour les yacks. Le train ne peut pas dépasser les 100km/h à cause de l'instabilité du balast. Ici la terre gèle et dégèle, ce qui fait travailler les rails. Les chinois ont donc trouvé un système "D" avec des tubes métalliques qui renvoient vers la surface du sol la température glaciale de la terre et empêche le dégel. A 4500 mètres d'altitude, un employé fait une démonstration des tubes à oxygène qu'il faut s'enfiler dans le nez si on a du mal à respirer. Les lucarnes sont verrouillées car dans le meme temps, un système de ventilation à oxygène entre en action. Dans le compartiment passagers l'atmosphère a changé. Ceux qui jouaient aux cartes sont affalés sur les banquettes. Une mère de famille se sent mal et tente d'imposer à sa fillette d'enfiler les tubes en plastique dans ses narines. Il y a là une vingtaine de techniciens en informatique qui ont réussi à décrocher un billet pour Lhassa par leur Comité d'entreprise, quelques familles chinoises qui tentent l'aventure touristique, un étudiant qui part pour la capitale tibétaine enseigner l'anglais, une retraitée qui veut s'offrir le frisson du toit du monde avant le grand bond en avant vers l'éternité et un seul touriste étranger, un ingénieur français, fier de ne pas éprouver le besoin d'une assistance respiratoire. Les hauts-parleurs diffusent en boucle des informations sur les performances de ce chemin de fer: 31 gares, 11 tunnels, près d'un million de passagers par an.
On s'attendait à voir un train qui monte en lacets sur des pentes abruptes, comme au Pérou, mais la pente est faible, les montagnes ne sont que des grandes collines: déception par rapport au versant himalayen du Tibet. On se croirait plutôt dans le massif central, mais à l'altitude du Mont Blanc avec quand-même de la neige sur les sommets...Parfois, nous longeons la route et des colonnes de camions militaires vides...Nos anges gardiens ne nous empêchent pas de filmer. A la frontière de la région autonome du Tibet, un soldat en "dayi" vert à fourrure est posté tous les 500 mètres le long de la voie, pendant des entaines de km, tournant le dos au train et regardant les grands espaces. De quoi ont -ils peur ? Il n'y a sur cette terre de ciels que des familles de nomades sous la tente qui nous font de grands gestes de la main et des ouvriers qui dorment sous des baches.
Au col de Tangoula, le train atteint son altitude maximale: 5069 mètres. Une trentaine de soldats sont sur le quai, mais le train de Lhassa ne s'arrêtera que plus bas, à Naqu. Voyageurs surpris par les caméras des étrangers: migrants à l'air hébèté, militaires troublés, tibétains qui masquent leur frayeur par un large sourire qui déchire leur visage sculpté par le vent, gênés par notre curiosité et nos questions à la fois banales et bouleversantes: "ça vous plait qu'il y ait un train pour Lhassa ?" On n'aura jamais la vraie réponse. Comme d'habitude dès qu'il s'agit du Tibet la polémique a repris. Ce train dit-on va détruire l'écosystème, effrayer les antilopes, polluer les hauts-plateaux, transporter des milliers de colons et de soldats qui vont opprimer un peu plus les populations locales et bouleverser une nouvelle fois la culture tibétaine. Sans doute y a t-il de ça un peu mais je pense qu'on ne peut pas s'opposer à la construction d'un train dans une zône grande comme trois fois la France. Il transportera aussi des familles tibétaines et des marchandises. Si ce train n'avait pas été construit sans doute aurait-on dit: regardez la Chine laisse le Tibet dans le sous-développement ! Sans doute vaut-il mieux qu'il y ait un train.
A mesure qu'on approche de Lhassa la région devient plus peuplée: les villages tibétains arborent le drapeau chinois sur toutes les maisons... C'était hier le 85è aniversaire de la naissance du Parti communiste. On l'avait oublié. Ces gens ont-ils mis avec enthousiasme le drapeau rouge sur leurs terrasses ? On peut en douter. L'arrivée sur Lhassa a quelque chose de décevant. La publicité présentait le train du toit du monde passant au pied du Potala. En fait, la gare est à 20km de la ville. Le seul paysage, c'est la gare de marchandises. La ville sainte a perdu de sa superbe.
Philippe Rochot Correspondant France2 Pékin January 20 Mon itinéraire en terre d'Islam de ChineMon Itinéraire en terre d’Islam de Chine: Philippe Rochot _________________
6 épisodes
Le Coran autorise le croyant à faire ses ablutions avec du sable avant la prière, si l'eau vient à lui manquer...Alors les musulmans du Ningxia ne s'en privent pas. Car ici c'est bien la sécheresse qui domine et les fidèles n'ont pas toujours la chance d'habiter sur les rives du Fleuve Jaune. Il y a bien longtemps j'avais croisé des pélerins chinois sur les routes de la Mecque en Arabie saoudite et je m'étais promis de visiter un jour leur terre d'origine. L'ouverture de la Chine m'en donne enfin l'occasion. Un voyage au Ningxia déjà effectué en 2003 m'a poussé à revenir seul sur cette terre désolée où le premier combat est d'abord celui de l'eau. En six années de Chine, j'ai souvent croisé le chemin des Huis musulmans sur les routes du Gansu, du Henan ou du Ningxia, revenant de la Mecque avec l'eau sacrée du puits Zemzem. Je les ai vus aussi au Tibet, où ils représentent à présent une partie non négligeable de ces colons qui viennent travailler au pays des neiges et imposent la construction de nouvelles mosquées, au grand désespoir de la population bouddhiste. J'ai toujours trouvé que l'islam donnait aux Huis une certaine dignité par rapport aux Hans, qu'ils étaient aussi plus propres et plus soigneux, plus polis, plus respectueux. L'attitude du musulman dans la société donne souplesse et grace à ses gestes et les musulmans chinois n'échappent pas à ce comportement. J'ai donc voulu les rencontrer en partant tout simplement de la cité de Yinchouan, la "capitale de la région autonome des Huis" et suivre leur présence jusqu'au sud, vers le Gansu et le nord du Sechuan. Je ne traiterai pas cette fois-ci des Ouighours du Xinjiang qui représentent pour moi une autre catégorie sociale et même politique. Leur identité, leur forte personnalité, leur caractère, les écartent du monde chinois auquel ils refusent la plupart du temps de s'intégrer.Ca n'est pas le cas des Huis. Nous garderons en tête que les premiers musulmans sont entrés en Chine, sous la dynastie des Sui au VIIème siècle par la route de la soie et surtout à l'époque, par le port très actif de Quanzhou et l'embouchure du fleuve Jing Jiang, face à l'île de Taiwan. L'élan sera surtout donné par la dynastie des Yuan au XIIIème siècle, les mongols autrement dit, qui donnèrent son essor à l'islam. Les Ming ont ensuite laissé construire de nombreuses mosquées. Après la révolution culturelle et la destruction d'une bonne partie des édifices religieux, la politique de Deng Xiao Ping a entrainé une renouveau de l'islam. Des chefs religieux ont pu par exemple devenir cadres du parti, un compromis avec le ciel qui a permis à la religion musulmane de vivre dans une harmonie indispensable avec le communisme pour assurer la paix sociale. Les Huis représentent aujourd'hui une communauté de près de 10 millions d'habitants. Le terme de territoire autonome des Huis, attribué à la province du Ningxia, apparaît beaucoup plus comme un cadeau de prestige pour faire plaisir à cette communauté, que comme un système de gestion privilégié.
Episode 1: Une capitale pour l'islam chinois ========================
Yinchouan ne ressemble pas à la capitale d'une province pauvre: larges avenues, immeubles de mauvais goût mais modernes, abondance au marché et dans les grands magasins, vélos à moteur, publicités géantes pour "China Mobile". Dans la grande rue piétonnière la jeunesse de Yinchouan se préoccupe de la mode qui s'expose grossièrement devant des boutiques bien fournies. On rénove aussi Nanmen Lou, la Tour de la porte sud et la cité veut suivre le même rythme de développement que les autres villes chinoises. C'est bien le problème du déséquilibre entre la ville et la campagne qui se pose dans cette région comme partout en Chine. Etonnant de voir que les Huis musulmans ne sont guère présents dns cette capitale d'une région autonome qui porte leur nom. Pas plus de 15%. Les Hans dominent aujourd'hui largement et même dans toute la province où ils sont deux fois plus nombreux que les musulmans.Je ne compte guère que cinq ou six mosquées. Dans les rues qui longent les édifices religieux, on abat les boeufs et les moutons, ce qui rappelle que les musulmans en Chine ont en grande partie le contrôle de la viande. Les Hans aiment souvent les taquiner en vendant des porcs à côté, ce qui tourne souvent à des rixes violentes. Car si les Huis musulmans se laissent parfois aller à boire de l'alcool de riz ou un verre de bière, ils sont intransigeants sur le porc qui reste un animal impur.
La mosquée Nanguan me paraît la plus active. A côté de la salle des prières un petit musée rappelle au visiteur que l'Imam (ahung) a reçu des délégations d'Arabie, d'Egypte ou des Emirats et qu'il en est fier. Il a même pu faire le Hajj, le pèlerinage à la Mecque ce qui le rend ici intouchable aux yeux des croyants. On est en plein coeur du ramadan. J'ai donc choisi de venir une heure avant la rupture du jeûne. Je rencontre surtout des anciens au réfectoire, qui attendent avec impatience le signal pour pouvoir manger leur premier bol de nouilles de la journée. Pas trop méfiants, ils m'invitent à partager leur repas et à revenir le lendemain pour la prière du vendredi. Mosquée en chinois se dit "Qing Zheng Si", mot à mot, le temple du pur et du vrai: joli nom ! L'architecture de la grande mosquée de Yinchouan me rappelle un peu trop les mosquées du Moyen-orient. Je suis donc plutôt déçu. Mais il est passionnant d'observer le comportement des fidèles à la grande prière du vendredi qui a lieu vers 13h 30. Je ne compte guère qu'une centaine de croyants. L'âge moyen doit être d'une cinquantaine d'années, très peu de jeunes, très peu de femmes aussi, à part une demi-douzaine de filles d'une vingtaine d'années, en tenue très islamique avec foulard et abaya noire, qui cherchent une place pour prier en dehors de celles attribuées aux hommes et qui refusent obstinément de me parler. Le Muezzin ici n'a même pas de haut-parleur et appelle à la prière devant l'entrée de la salle. Les autorités ne veulent pas créer de problèmes avec les Hans et donner l'impression que les imams font du prosélitisme en pleine rue en rameutant les croyants avec une sono dernier cri "made in China". Mais l'homme invite en fait à la prière ceux qui sont déjà là et qui n'ont pas besoin d'être convaincus. Un geste symbolique bien sûr qu'on ne saurait retirer aux Huis, attachés aux méthodes traditionnelles pratiquées dans les autres pays musulmans. Le gardien du Temple commence à me poser des questions: pourquoi je suis revenu alors que j'ai déjà visité la mosquée la veille. A quelle "ethnie" est-ce que j'appartiens ? (autrement dit à quelle religion) Pourquoi je fais des photos alors que je ne suis pas musulman. Y a t-il des Huis dans mon pays au moins ? Avec son bonnet blanc et sa barbichette il me fait signe de m'en aller. Heureusement un petit groupe de touristes chinois qui marche sur les chaussures des croyants déposées à l'entrée de la salle de prière pour photographier les fidèles dans leur recueillement me sauve la mise. S'ils peuvent aussi grossièrement s'introduire ici pour faire des images, pourquoi n'aurais je pas le droit de photographier de façon discrète et respectueuse ? Le gardien s'incline mais je ne reviendrai pas à la mosquée Nanguan.
Episode N°2: Démons et déserts. ========================
Je voulais voir jusqu'où l'islam s'était étendu en Chine et j'avais bien l'intention de longer le désert de Tengri. Je ne pensais pas trouver des musulmans à Zhongwei sur les bords du Fleuve Jaune, là où les cultures s'arrêtent et où commencent les dunes de sable. Zhongwein ne compte qu'une seule mosquée, la Dongguan, coincée dans un enchevêtrement de ruelles et d'habitations poussièreuses, mais les pilliers et les poutres en bois la distingue encore des batiments alentours. L'imam: 50 ans, propre sur lui et ouvert, ne sait pas lire l'arabe et ne sait donc pas déchiffrer les sourates du Coran inscrites en lettre dorées à l'entrée de la salle des prières, alors que ses ancêtres qui se sont installés en Chine savaient parler l'arabe ou le persan. Mais l'homme est affable et digne. Il affirme que tout bon musulman doit connaître la langue du prophète et il s'est lancé dans son étude. Il estime à 150 le nombre des fidèles qui viennent à la grande prière du vendredi. Je rencontre peu de Huis dans la rue; je les identifie bien sûr à leur bonnet blanc. C'est beaucoup plus l'activité autour du temple taoiste qui s'impose ici. Etonnante architecture, torturée et colorée que celle du Gaomiao de Zhongwei, bati il y a 600 ans sous la dynastie des Ming qui ont été si ouverts à l'islam.. Les gardes rouges l'avaient transformé en abri anti-aérien pendant la révolution culturelle. En 2000 on lui a redonné un nouveau look. Il abrite encore quelques moines taoistes crasseux et mal rasés, mais surtout accueille de plus en plus de visiteurs. Ses galeries souterraines, jalonnées de démons et de personnages fantastiques et terrifiants, éclairés de vert et de rouge, rappellent beaucoup plus la maison hantée d'un Disneyland quelconque, qu'un lieu de recueillement. Je retiens surtout à Zhongwei la statue de Mao Zedong qui dépasse la hauteur du minaret de la mosquée d'une bonne dizaine de mètres. Les Huis lui sont souvent reconnaissants d'avoir amélioré leur statut de minorité ethnique et d'avoir créé les régions autonomes musulmanes, mais dans cette ville de l'ouest du Ningxia, le courant islamique n'est guère passé: trop près du désert. La route de la soie passe plus bas. Ce que je crois être une mosquée au bord du fleuve jaune et au pied d'une vaste dune, n'est en fait qu'une copie du château de la Belle au bois dormant. En fait les chinois ont transformé cette porte du désert en un vaste parc d'attraction: luge des sables, traversée du Fleuve Jaune accroché à un cable, chameaux de Bactriane et chevaux mongols pour des excursions dans le désert. Il suffit pourtant de marcher quelques km dans les sables du Tengri, de louer un chameau ou un "Quad" pour se retrouver dans une belle solitude, avec comme seule ambiance le vent du désert qui ne s'apaise jamais. Shaputo marque la limite entre les terres cultivées, le Fleuve Jaune et le grand désert du nord. Le soleil du soir ou du matin y est toujours rouge, car les fines particules de sable ne se déposent jamais. Le fleuve fait ici une boucle de 5 km de long mais le génie chinois y trace une autoroute qui va défier les méandres du Huanghe, transformer la vie des habitants et faire la jonction avec les villages environnants. En plein désert, je rencontre un groupe d'écoliers musulmans Huis. C'est dimanche soir. Ils prennent pourtant déjà le chemin de l'école. Avec ses douze ans d'âge et son crâne rasé, Liazhe me raconte qu'il fait ses 10km à pied en fin de semaine depuis son village de Chuwan, pour rejoindre la route, puis gagner en bus son école qui se trouve à Zhongwei. Comme ses camarades il emporte avec lui une semaine de consommation de riz. Dans un an, l'immense autoroute dont on voit déjà la forme sera terminée et le ramassage scolaire coupera en deux la grande boucle du fleuve jaune: le chemin de l'école sera moins long. Le fleuve est bas dit-on mais les eaux sont encore agitées. Les écoliers les traversent parfois avec un de ces radeaux en peau de mouton gonflés comme des outres et qui portent encore les hommes sur ses flots boueux pour gagner l'autre rive. C'est la douceur qui règne au Ningxia, pas encore les grands froids qui s'annoncent pourtant. Je décide de rejoindre la ville musulmane de Tongxin, à 300km au sud. Je sais que là les Huis représentent une majorité écrasante face aux Hans. Mais aujourd'hui les deux communautés n'ont qu'un seul ennemi: la sécheresse. Elle est partout visible sur cette terre de loess. Le train longe des espaces sans eau que l'homme tente cependant d'irriguer. Une politique de grands travaux a été lancée. On voit souvent des dizaines de paysans et de paysannes portant foulard rouge ou vert ou voilette en dentelle, selon qu'elles appartiennent à la communauté Hui ou Han, creuser des canaux pour faire venir une eau encore invisible. Je me dis que le temps des communes populaires devait ressembler à ça. La volonté de faire échec à la sécheresse est bien là mais il est peut-être trop tard. Le maïs a souvent sèché sur pied et les rivières sans eau laissent apparaître une fine nappe de sel remontant du sous-sol. Les travaux des champs ne soulèvent que de la poussière.
J'aime la mosquée de Tongxin car elle est franchement tournée vers le désert de loess et regarde ces terres assèchées. Le bois des piliers ou du toit a résisté a ses 600 années d'existence me racontent les anciens en barbiche et calotte blanche, qui attendent l'heure de la prière. Ils ne se souviennent pas de dégats occasionnés par les gardes rouges pendant la révolution culturelle, mais se rappellent que l'armée rouge y a tenu un conseil de guerre en 1936 et ils en sont fiers. Tous ces croyants qui comparent leur âge me semblent sortis d'une autre époque. Seuls deux jeunes imams (ahungs) qui ont appris l'arabe classique redonnent un peu de vie à cette communauté musulmane de Tongxin.
Episode 3: Jeunes imams et vieux croyants ===============================
A mesure qu'on s'enfonce dans le sud du Ningxia, toute la gravité du problème de la sécheresse apparait au grand jour. L'autocar grimpe en lacets à travers un paysage de poussière, de vallons assèchés où remonte le sel. Les gens me disent qu'il ne pleuvra plus cette année. Seule la neige de décembre apportera un peu d'eau. Comme pour ajouter à leur épreuve la plupart des Huis du Ningxia ne boivent pas à cause du ramadan. Là aussi on me demande à quelle minorité j'appartiens.. Ils veulent surtout savoir si je suis musulman mais ils sont déçus par ma réponse. A Yuwang, la mosquée n'a guère qu'une dizaine d'années et là aussi, seuls les anciens la fréquentent. La région paraît pourtant imprégnée de vie musulmane. A quelques km de là je rencontre un jeune imam (ahung), dans sa longue veste blanche et portant un turban fraîchement repassé. Il n'a que 26 ans et vient de prendre ses fonctions après deux années d'études coraniques. Il est heureux de ma visite et fier de montrer cette mosquée. Il ne sait ni lire ni parler l'arabe mais il est enthousiaste à l'idée de s'occuper des fidèles de la région. La petite mosquée aux carreaux blancs et aux tuiles vertes dont il aura la charge est juste terminée.Il devra veiller sur la vie spirituelle de quelque 200 fidèles, sous l'oeil critique d'un délégué du parti, présent d'ailleurs et qui me demande ce que je viens faire ici. Le soleil éclaire encore les vallons de loess aux parois abruptes. Je reste à regarder ce jour déclinant. Les paysans ne comprennent pas comment je peux aimer ce genre de spectacle alors que cette terre est pour eux maudite à cause de la sécheresse. C'est d'ailleurs le principal sujet de conversation des villageois de la région de Tongxin. L'eau du thé qu'on vous offre est celle qui a été stockée pendant la fonte des neiges dans des citernes. Le travail de l'hiver consiste d'ailleurs en partie à rapporter sur son dos, dans des paniers d'osier, des pans de neige que l'on fera fondre et que l'on boira toute l'année. Autrefois disent les anciens, il tombait beaucoup plus d'eau ici. C'est pour cette raison que les Huis sont venus s'installer sur cette terre hostile alors qu'ils fuyaient les persécutions religieuses des XVIIIème et XIXème siècles. Les paysans vont chercher l'eau dans les citernes à l'aide de deux seaux accrochés à une palanche. Mais ils comptent les seaux qu'ils rapportent. Au Ningxia on ne gaspille pas. Les villages se dépeuplent de plus en plus. Les jeunes vont travailler à la ville la plus proche, ou même dans les grandes cités à plus de 1000km de là. Ils ne reviennent que pour assurer les labours au printemps. Ceux qui restent, des vieux pour la plupart, attendent que tombe la pluie et se préparent au rude hiver qui balaie les plateaux du Ningxia à près de 2000 mètres d'altitude. En attendant, ils remettent en état leurs outils et font sècher le millet. Quelques ONG opèrent dans la région: des chinois, comme l'organisation baptisée "Espoir pour les pauvres et l'environnement". C'est nouveau. Des français aussi comme "Planète finance" qui participe à des micro-réalisations dans la région centrale de la province des Huis. Mais surtout l'association "Enfants du Ningxia", née de la rencontre entre mon collègue de "Libération" Pierre Haski et Ma Yan, collégienne de la petite ville de Yuwang, sur le point d'arrêter ses études faute d'argent. Sa mère a lancé son journal intime au journaliste de passage, comme une bouteille à la mer. Ce geste de désespoir a permis au monde entier de connaitre l'histoire de Ma Yan et celle de toutes les fillettes obligées d'arrêter l'école faute de moyens financiers. Ce fut le début d'une vaste prise de conscience. J'étais venu 3 ans auparavant dans ce collège où l'on fait lever les enfants à 6 heures du matin par n'importe quel temps pour faire le tour du village en courant. Ma Yan était là, mais aujourd'hui elle est en terminale au lycée de Wuzhou, 200km plus au nord.. A peine pensable il y a quelques années. Baitu Hua, la mère de Ma Yan, travaille à présent pour l'association. C'est elle qui nous conduit avec Perrine Lhuillier, déléguée pour la Chine des "Enfants du Ningxia", dans les villages qui sont ceux de son enfance. En quelques mois la vie de Baitu Hua, comme celle de Ma Yan a été bouleversée. Cette paysanne du village perdu de Zhang Jia Zhu est élégante, droite, fière et sûre d'elle. Elle manie le téléphone portable comme une femme d'affaires, mais l'utilise aussi pour écouter ses musiques préférées.. La condition des écoliers de cette région du Ningxia s'est transformée. L'association a scolarisé plus d'un millier d'enfants, tout en fournissant du matériel informatique pour deux collèges où trônent à présent 130 ordinateurs. La vie des écoliers s'est aussi améliorée car le pouvoir central a décrété l'éducation gratuite et obligatoire pour tous pendant neuf ans. La Chine qui consacrait à l'éducation de ses enfants moins de 4% de son budget, prend enfin conscience des réalités des campagnes. L'Association a mobilisé les femmes des villages pour broder des semelles et les vendre aux expatriés de Chine. Petite entreprise mais grande motivation pour les gens: le sentiment que leur travail est reconnu à l'extérieur. Les femmes s'orientent à présent vers la broderie d'étuis de téléphones portables et de chaussons d'enfants qui devraient connaître un certain succès en occident. Dans cette région très reculée, l'influence de l'islam se fait sentir dans toutes les initiatives prises par les ONG. Souvent il faut avoir l'accord des hommes avant d'obtenir celui des femmes...L'islam imprègne le style de vie des Huis du Ningxia. Par exemple, à la naissance d'un enfant, c'est l'ahung qui donne un prénom hui au nouveau né. Les ahungs doivent aussi être les témoins des cérémonies de mariage et présider les enterrements, veiller à ce que le corps soit lavé et enveloppé dans un linceul blanc. Les signes islamiques sont également bien présents dans la vie quotidienne. Les femmes portent le bonnet blanc qu'elles recouvrent souvent par souci d'élégance, d'une voilette de dentelle noire ou verte tandis que les hommes, jeunes ou vieux, portent tous la calotte blanche. A ma question: "finalement pourquoi cette coiffe ? " un quinquagénaire me donne une réponse qui me satisfait: "c'est pour faire comme les arabes !"
Episode 4: le détachement féminin vert ==============
Dans le bus qui me ramène à Tongxin, je rencontre Ping, étudiant en médecine de 22 ans. Il est Hui, même s'il n'en porte pas la coiffe. Il respecte les traditions de la minorité à laquelle il appartient mais veut s'en détacher, se marier à 25 ans et rester dans sa province du Ningxia pour soigner les gens. Je souhaite faire des photos de la prière du vendredi à la grande mosquée de Tongxin mais l'ambiance est désagréable: visiteurs chinois qui plaisantent lourdement sur la présence de l'étranger que je suis, gamins du quartier hyper-excités par mon seul passage, imam méfiant parce que c'est la seconde fois que je viens ici alors que les vieux croyants courbés sur leurs bancs de bois m'avaient invité à venir assister à la grande prière. De plus il souffle un vent de poussière difficilement respirable et la lumière très claquante en plein milieu de journée ne me promet pas de belles photos. Je décroche avant la fin de la prière et je me replie sur la ville. Je découvre d'autres mosquées aux croissants d'or et coupoles vertes, à l'architecture naïve et fine comme la "Lauman Si". J'y trouve aussi une école coranique fréquentée par plus de 200 femmes où elles viennent apprendre, aux premières heures de la matinée: l'anglais, l'arabe, l'histoire et bien sûr... le Coran. Je les surnomme "le détachement féminin vert", l'avant-garde du renouveau islamique chinois... Elles portent de longues robes noires et des fichus blancs; on se croirait plus en Indonésie ou en Malaisie que chez les Huis de Chine. Leur professeur d'arabe, portant calotte blanche, lunettes rondes et barbichette, m'affirme que cette tenue devient la tendance actuelle chez les femmes musulmanes de Chine. Faut-il s'en inquiéter ? L'homme affirme que non, mais malgrè la censure qui sévit en Chine sur l'information, une solidarité naturelle se crée avec les musulmans des autres pays du monde et la jeunesse musulmane de Chine. Même la minorité Hui suit avec passion les combats du monde islamique. Elle devient par exemple de plus en plus sensible au problème de Jérusalem et des lieux saints de l'islam. Le soir c'est la fête de l'armée rouge, célébrée dans toute la Chine et aussi à Tongxin; événement difficile à manquer car depuis plusieurs jours la télévision passe en boucle l'épopée de la longue marche. Pour l'occasion, l'administration s'est arrêtée, les commerçants ont fermé boutique et les rues sont barrées pour le défilé. Les Huis se sont fait beaux pour la fête. Les femmes ont lavé leurs voiles ou leurs chapeaux blancs et mis les voilettes. Les hommes portent des bonnets de couleur avec des étoiles dorées qui scintillent au soleil couchant. Des militaires sont venus parader sur l'artère principale. Ils portent encore l'uniforme d'été alors que le froid commence d'arriver au Ningxia. La foule paraît indifférente mais tout le monde est là car il n'y a rien d'autre à faire. Sur la place principale on joue un ballet du style "détachement féminin rouge". On y voit des danseurs en chaussons à pointes et tenue militaire vaincre un ennemi invisible et hurler au final à la gloire de l'armée rouge. Peu de réactions de la foule, beaucoup plus intéressée par le comportement du spectateur étranger que je suis, que par l'évolution des danseurs. Dans l'autobus qui me conduit à Guyuan, à l'extrême sud du Ningxia, je rencontre Mali Hua, écolière de seize ans, pensionnaire au collège de Tongxin. Elle rentre dans son village pour la période de trois jours de congés qui s'annonce à l'occasion de la fin du ramadan. Mali Hua a perdu récemment son père et ne sait pas si sa mère aura assez d'argent pour qu'elle continue ses études.Je lui donne un cahier d'écolier et à sa joie, j'imagine les difficultés qu'elle peut rencontrer pour continuer d'apprendre.. Encore une petite Ma Yan dont il faudra prendre soin. Je la vois descendre de l'autobus avec regret au bout de deux heures de trajet. Plus loin, nous sommes arrêtés par un accident qui vient de se produire. Une voiture est retournée sur le côté en plein milieu de la route. Dans le fossé, gisent deux corps, comme des pantins désarticulés. On a recouvert leurs visages avec leurs vestes. Les passagers du bus sont très excités à la vue de ces victimes. Je ne saurai jamais s'il s'agit de paysans fauchés par la voiture ou des passagers de l'automobile éjectés du véhicule. Un chiffre me revient néanmoins en mémoire: 120 000 morts chaque année sur les routes de Chine, un bilan qui augmente régulièrement. Le bus se faufile entre les corps et la voiture renversée, chaque usager de la route essayant de forcer le passage, sans respect pour les victimes. Je suis content que Mali Hua soit descendue à l'arrêt d'avant. Le sud du Ningxia me parait plus favorisé que la région où vit Ma Yan et sa famille, alors que le district de Guyuan est classé parmi les plus pauvres de la province. On voit un peu de verdure et les paysans labourent une terre qui n'est pas que de poussière. Je découvre même un barrage assez bien rempli, à 50km au nord de la ville. Guyan est une cité dominée par les Hans. Pour rencontrer les Huis, il faut aller à l'ouest de la ville. Un marché très vivant, quelques mosquées à l'architecture fine avec des panneaux lumineux représentant le pélérinage à la Mecque et fabriqués... en Chine. Pour moi le scénario commence à devenir toujours le même: Je pénètre dans une mosquée qui m'attire, je demande si quelqu'un parle l'arabe car cela fait toujours bonne impression de parler dans la langue du Prophète. Je ne cache pas que je ne suis pas musulman, par respect pour cette religion, mais aussi parce que je serais bien gêné si ces croyants me proposaient de faire la prière avec eux. En général, on me conduit vers l'ahung, l'imam. Après un échange de propos sur les bienfaits de l'islam, je suis autorisé ou non à photographier, mais la plupart du temps il n'y a qu'une poignée de vieux croyants qui prennent le soleil sur un banc et je repars déçu. Je guette avec impatience la fin du ramadan.
Episode 5: La Mecque de la Chine. =========================
Je quitte le Ningxia avec le sentiment d'une population assez refermée sur elle-même. Je souhaite passer le dernier jour du jeûne du ramadan à Lingxia, au Gansu. Cette ville m'avait laissé un bon souvenir il y a quelques années. C'est la limite entre populations musulmanes et populations tibétaines, avant qu'on aborde les hauts-plateaux du Qinghai et les contreforts du Sichuan. On croise d'ailleurs quelques tibétains dans les rues et les lamas passent en toute simplicité devant les mosquées où l'on appelle à la prière. La tension entre les deux communautés n'est pas perceptible alors qu'au Tibet, on sent les populations hostiles à ces musulmans du Gansu qui viennent travailler à Lhassa et batissent des mosquées là où dominent les temples du bouddhisme tibétain. Rien de cela à Lingxia, de toute façon les tibétains sont nettement minoritaires. Les mosquées s'imposent; la ville a elle seule est d'ailleurs classée "préfecture musulmane" et les Huis l'ont surnommée sans complexe "la Mecque de la Chine." La mosquée Wang la plus ancienne, avec son minaret fin et léger, ses tuiles vertes et jaunes est recommandée aux touristes mais n'accueille pas grand monde. Une grande mosquée en carrelage blanc et vitres teintées, surmontée de deux coupoles vertes vient juste d'être terminée. C'est un peu l'Institut musulman du coin. L'ahung m'affirme que le batiment a été entièrement payé par l'association islamique de Chine, le versant officiel de l'islam chinois, alors que des pays comme l'Arabie saoudite, ne se privent pas de financer des mosquées pour la communauté musulmane du monde entier, la "Oumma", qu'elle vive ou non sous un régime athée, afin de rassembler les brebis dans un seul troupeau. Dans toute la ville on vend le traditionnel mouton; on les égorge même en pleine rue sans que cela ne surprenne quiconque en dehors de l'étranger de passage. Je guette la prière du ramadan de la mi-journée mais personne ne vient à cette nouvelle mosquée. Cent mètres plus loin, un autre édifice dresse vers le ciel ses deux minarets blancs et je vois des fidèles, jeunes et vieux, bien habillés, arriver pour la prière. C'est même la première fois que je vois autant de jeunes gens, vêtus de la tenue islamique: bonnet blanc ou turban immaculé tombant dans le dos et manteau gris fraîchement repassé descendant jusqu'aux chevilles. Je veux vérifier leur motivation et leur degré de croyance mais la plupart du temps, ils m'affirment qu'ils suivent la tradition familiale et la coutume locale. Je trouve quelques jeunes qui parlent l'arabe. Ils appartiennent à un groupe d'une vingtaine de fidèles, âgés d'une vingtaine d'années qui suivent les cours de l'école coranique. Ils respirent une certaine joie de vivre qui me rassure. Ils m'affirment qu'ils suivent l'enseignement du Coran simplement pour mieux connaître le monde musulman et apprendre l'arabe. "L'Aïd el Fit'r", la fin du ramadan est une fête de famille. On s'habille propre, on va rendre visite à ses proches, aux grands-parents surtout. En Chine on offre des fruits, des bonbons, mais aussi du miel et des fortifiants comme cadeaux. Un couple portant un bébé dans les bras m'invite à le suivre et me présente la grand-mère, portant le fichu noir en dentelle des femmes musulmanes du Gansu. L'homme me déclare qu'il travaille au bureau du gouvernement de la préfecture de Lingxia. Je ne reste pas trop longtemps avec eux, je ne souhaite pas qu'ils découvrent que je suis journaliste alors que je me présente comme un simple touriste, intéressé par l'islam de Chine. Je ne veux pas non plus perturber cette fête où les familles se retrouvent. Les Huis s'offrent ainsi trois jours de congés pour cette fin de ramadan. Seuls les Hans travaillent et regardent avec un certain mépris ces musulmans perdre leur temps en prières alors qu'il y a tant à faire pour le pays. Au second jour de fête une agitation inhabituelle touche Lingxia: rues du centre fermées, traffic paralysé. La grande prière de fin de ramadan se prépare. Trois heures avant, les fidèles ont déjà étalé leurs tapis, leurs draps ou leurs baches en plastique au milieu de la rue pour prier. Beaucoup de jeunes cette fois pour vivre cet événement, apparemment réservé aux hommes puisque les quelques femmes présentes se contentent de regarder sans participer. Un professeur m'affirme que ce sont des "fondamentalistes" qui ont organisé cette prière, mais j'aimerais bien connaître leur marge de manoeuvre face au pouvoir communiste. Je suis bien le seul étranger au milieu de cette foule mais je ne suis pas inquièté. Je me fais plutôt discret. Ces grandes prières de rue me rappellent l'Egypte où les mosquées ne sont jamais assez grandes pour contenir tout le monde, mais voir ces centaines de fidèles, en Chine, transformer la chaussée en lieu de prière, me remplit d'étonnement. Le prêche de l'ahung est interminable mais sans aucune connotation politique qui lui vaudrait sans doute la prison. L'homme se risque seulement à dire qu'il faut se méfier de l'influence de la culture étrangère sur l'islam. On imagine facilement que le texte a dû être approuvé par le représentant du parti. Cette cérémonie est tout à fait officielle mais la police veille. Le déroulement de la prière est digne, un bel ensemble: centaines de mains se purifiant le visage, recueillement, prosternation. Quelques tibétains traversent la place à la hâte, des motos ou des camionnettes conduites par des Hans, klaxonnent sans respect et sans émotion aucune pour cette instant d'éternité.
Episode 6: Bonnets blancs contre bonnets jaunes ========================
A mesure que je descends vers le sud et que je me rapproche de la frontière du Qinghaï et du Sichuan, la présence de la minorité musulmane Hui se fait plus rare. On entre carrément en territoire tibétain. J'ai voulu revenir dans cette région de Xiahe, deuxième lieu de pélérinage pour les tibétains car il s'y dégage une paix et une vie spirituelle qui fait du bien au coeur. Je voulais aussi observer le comportement des musulmans dans ces lieux où ils sont minoritaires. Car ici ils ne représentent que 10% de la population. Ils sont aussi minoritaires que les Tibétains à Lingxia et cela se voit. Ils sont plutôt sur la défensive: c'est bonnets blancs contre bonnets jaunes... Ils ne s'intéressent pas au bouddhisme tibétain et vivent surtout entre eux. Quand on parcourt la ville de Xiahe du nord au sud, on traverse d'abord le quartier Han, avec ses quelques hotels et ses commerces, puis le quartier Hui avec ses restaurants et enfin, après le monastère de Labuleng qui fait la haute réputation de la cité, on pénètre dans le quartier tibétain, plus arrièré, moins développé. Les moines tibétains en robe pourpre, les nomades en costume de fourrure avec leurs longues manches pendantes et leurs motifs géométriques colorés, côtoient ainsi les musulmans Huis. Bonnets blancs et bonnets jaunes se croisent sans se poser de questions. Mais quand un pélerin tibétain au bout d'un voyage de plusieurs mois au cours duquel il n'a progressé qu'en se prosternant, arrive à Xiahe, les comportements sont clairs. Les Tibétains s'arrêtent et donnent même quelque argent à l'homme couvert de poussière, portant cuissardes et gants de protection, afin de saluer la performance et l'acte de sacrifice. Les Huis regardent la scène avec de l'indifférence et souvent du mépris. Comment peut-on s'abaisser à se traîner par terre pour gagner un lieu saint ? Notre Prophète disent-ils n'aurait pas accepté. On compte une seule mosquée à Xiahe mais les Huis en sont fiers. C'est le rendez-vous pour tous les bavardages et les musulmans ne s'en privent pas. Ils s'étonnent de voir les Tibétains acheter des poêles pour l'hiver et les transporter sur leurs dos. Ils les jugent arriérés. De toute façon, les Tibétains de passage ici sont souvent des nomades, de pauvres bougres qui parlent rarement le chinois, alors le dialogue est difficile. Seuls les habitants tibétains de Xiahe peuvent faire le trait d'union, mais les deux communautés n'ont pas une envie folle de communiquer. Je souhaite voir où s'arrête la présence des musulmans Huis quand on monte vers les hautes-montagnes du nord du Sichuan. A 4 heures de bus se trouve le village de Langmusi, un microcosme puisque ce petit bourg perché à 3200 mètres d'altitude compte 2000 habitants, avec autant de Hans que de Huis et de Tibétains. Le bus serpente à travers les grasslands mais l'herbe n'est déjà plus verte; elle est devenue jaune. Les milliers de yacks dans ces étendues immenses semblent pourtant y trouver leur compte. Parfois un gardien de troupeaux avec son redoutable chien, le mastiff tibétain apparaît au bord de la route mais le bétail semble souvent livré à lui-même. J'arrive juste à l'heure de la prière du vendredi. La mosquée a été récemment repeinte mais je ne crois guère à la parole des croyants sur place qui me disent qu'elle a cent ans. De toute façon elle a subi elle aussi les ravages de la révolution culturelle. Le minaret de tuiles vertes et rouges, finement ciselé, est élancé mais la mosquée ne parvient pas à dominer les temples bouddhistes qui l'entourent. Un chemin de pélérinage pour les Tibétains passe juste derrière l'édifice; on peut aussi croiser des Huis coiffés de la calotte blanche et des Tibétains au visage creusé et burriné, sans que cela ne crée de tension entre les deux communautés. Je ne compte guère qu'une vingtaine de fidèles à la mosquée avec une moyenne d'âge de 50 ans. Ils m'affirment que le village compte un millier de Huis mais j'en doute. Je suis persuadé que les Tibétains sont majoritaires, surtout si l'on compte les 400 moines qui vivent alentour, dans ces temples aux couleurs clinquantes, repeints de noir, de jaune et de safran et dont les toitures en métal aveuglent le visiteur. Face aux Tibétains, les Huis dont les ancêtres s'étaient repliés là du temps des persécussions, ne cadrent pas avec le paysage. Et d'ailleurs ils le sentent bien. Je suis reçu chez la famille Zheng dont les ancêtres sont venus s'installer là il y a plus d'une siècle. A 65 ans le chef de famille a épousé une femme Hui qui doit avoir 35 ans de moins mais lui a donné deux garçons de 7 et 5 ans. L'homme vit de quelques cultures et de l'élevage d'une vingtaine de moutons. Il ne se plaint pas des conditions d'existence. la télé est là qui diffuse en permanence des shows et c'est le meuble principal de la maison. Monsieur Zheng nous dit pourtant qu'il n'est pas à l'aise ici dans cet environnement et qu'il voudrait bien s'installer plus bas, dans une ville mais qu'il a trop d'attaches ici: son épouse surtout, dont le frère tient une boulangerie dans le centre du village. L'aîné des garçons Zheng fréquente l'école de Langmusi. Elle compte 450 élèves car les enfants viennent de toute la région alentour. L'entrée, repeinte de couleurs vives ressemble à un temple bouddhiste, mais à l'intérieur on rencontre aussi bien des Huis que des Hans ou des Tibétains. Les parents des enfants Huis estiment qu'ils représentent la communauté qui a la plus grande soif de savoir, mais le sacrifice imposé par l'éducation d'un petit Hui n'est sans doute pas le même que pour un fils de nomade tibétain, partagé entre la vie des troupeaux et le besoin d'apprendre à tout prix pour sortir de sa condition. La maison de famille est bien tenue. Je retrouve chez les musulmans chinois ce souci d'hygiène, de propreté et d'ordre qui n'existe guère chez les Hans ou les Tibétains. On pourrait s'étonner de voir un énorme chien tibétain devant le portail d'entrée, puisque chez les musulmans, arabes ou chinois, cet animal est considéré comme impur. Mais il n'est là que pour la sécurité de la famille: une sécurité garantie puisque le chef de famille est obligé de me tenir par le bras quand on passe à côté du chien, afin de lui signifier que je fais partie des amis de la famille. La différence entre les Hans, les Huis et les Tibétains ne se manifeste pas au niveau du chien mais au niveau des porcs. On les voit, noirs et gras se promener en toute liberté dans le village de Langmusi. Et là les Huis musulmans sont intransigeants. Tout contact avec un porc est considéré comme impur. Or les patrons des restaurants Hans ne se privent pas de laisser leur bête manger les ordures autour des restaurants musulmans, où l'on ne sert que de la viande de boeuf ou de mouton.. Les rixes sont donc fréquentes et les provocations des deux côtés animent la vie du village. Un restaurant tenu par une famille Han a même jugé utile d'afficher en grand, sur un panneau coloré:"ici on mange du porc !" Une concurrence que les Huis jugent déloyale mais qui n'émeut pas le chef du village. Il a neigé sur les sommets; on voit les oiseaux de proie tourner autour des rochers surplombant les gorges à l'entrée desquelles est bati le village. La cohabitation dans la mort n'est pas la même chez les populations qui vivent ici. Les Tibétains dépècent les corps et les livrent aux vautours lors de macabres funérailles célestes. Les Hans et les Huis les enterrent et disposent quelques pierres sur le monticule formé par la tombe mais très peu de musulmans chinois réalisent le rêve de tout fidèle du Prophète: mourir à la Mecque en pélérinage et pouvoir être enterré dans la ville sainte.
Philippe Rochot Novembre 2006 March 17 Bodard récitLucien Bodard : ("la chasse à l'ours") J'étais là, comme d'habitude,à charogner de la haine et du monstrueux pour le régurgiter en mots... Journaliste, c'est mon métier et depuis trente ans, la guerre est mon ordinaire. Les arrivées ont presque toujours lieu à l'aube sur un aérodrome délabré, dans la moiteur chaude, la pesanteur de la jungle toute proche, à moins que ce ne soit la nudité d'un désert. En général, on me réserve plutôt la jungle. Et là il me faut d'abord écouter s'il y a des rafales et de la tuerie, ou bien humer les menaces du silence...Tout de suite vermiller, farfouiller dans la merderie de ces bleds impossibles, crapahuter dans le feu et le carnage pour giboyer le scoop et dès le premier soir, envoyer à Paris des télégrammes qui sentent toujours cette marmelade, qui tombent sur les téléscripteurs en faisant "plouf" au milieu de la rédaction, diligemment assise sur ses fesses. ---------------- Bodard était un alchimiste qui à partir d'événements plus ou moins proches de la vérité, atteignit par la magie du style la pénétration presque physique de l'événement, une deuxième vérité plus essentielle que l'autre qui se perdait dans les dates, les démentis et les déclarations... (Jean Lartéguy à la mort de Bodard, mars 98) _____________ |
|
|||
|
|